Collage d'une tête de bronze du Bénin, d'une natte avec des motifs géométriques, d'un masque et d'un tambour chamanique.

L'exposition temporaire "Handle with Care" met en lumière différentes facettes des objets sensibles de la collection ethnologique du Museum Natur und Mensch et s'interroge sur la manière dont ils doivent et peuvent être traités aujourd'hui. 

Collections sensibles?

Art colonial spolié, recherche de provenance et collections sensibles : ces dernières années, les musées d'ethnologie et les objets qu'ils conservent n’ont cessé d’attirer l'attention d'un public critique, un phénomène sans précédent. Comment la Collection d'Ethnologie du Museum Natur und Mensch traite-t-elle ces objets sensibles ?

Dans le contexte des collections muséales, le terme « sensible » peut désigner de nombreux aspects différents, par exemple les circonstances de l'acquisition et de la création des objets, leur signification culturelle spécifique ou bien, comme dans le cas des #restes humains, leur matérialité. Les exemples sélectionnés dans l'exposition illustrent la responsabilité, les défis mais aussi les opportunités liés à l'étude d'objets sensibles. Chacun de ces objets nécessite une approche respectueuse qui tienne compte de l’importance qui leur est attribuée dans les sociétés d'origine. De nouvelles informations, des coopérations ou des réinterprétations contribuent sans cesse à modifier la compréhension de cette sensibilité dans les sociétés d'origine et dans les musées. Le traitement des objets et des collections sensibles est donc un processus dynamique et complexe constituant un élément central de la recherche ethnologique et du travail dans le contexte muséal.

Bureau avec livres, écran avec dossiers d'archives et photographies historiques.
Recherche de provenance sur les collections de l'époque coloniale au Museum Natur und Mensch (photo : Godwin Kornes)

Origine sensible - Qu’est-ce qui rend les collections « sensibles » du point de vue historique ?

Les collections et objets sont considérés comme sensibles d’un point de vue historique lorsqu’ils ont été collectés, acquis ou créés dans des lieux et à des époques marquées par d’importantes inégalités en matière de pouvoir. Cela va de l’influence exercée par des idéologies de discrimination telles le racisme à l’oppression, à la guerre ou jusqu’au génocide.

Les collections abritées par les musées d’ethnologie ont été constituées majoritairement dans des contextes coloniaux et sont donc historiquement sensibles. Elles peuvent contenir des objets provenant de #circonstances d’acquisition très différentes : cela concerne aussi bien des objets obtenus sous la contrainte ou par la force que des objets fabriqués au sein des sociétés d’origine à des fins commerciales. Afin de pouvoir juger de ces circonstances d’acquisition, les musées mènent des recherches de provenance et examinent par qui et de quelle manière les collections ont été constituées. Ainsi, les circonstances de la création des objets, leur utilisation dans les société d’origine et leur signification pour ces dernières font également l’objet de recherches. La coopération avec des représentants des sociétés d’origine joue ici un rôle primordial. Leurs interprétations et perspectives propres permettent d’élargir considérablement la compréhension des objets dans le passé et au présent.

Un projet de recherche actuel, mené au Museum Natur und Mensch, porte sur des objets rassemblés par un couple de collectionneurs pendant la domination coloniale allemande en Océanie et légués au musée en 1901. Pour en savoir plus sur le projet de recherche de provenance "Provenienzforschung zur Ozeanien-Sammlung Eugen und Antonie Brandeis", soutenu par le Deutsche Zentrum Kulturgutverluste (2020-2022), cliquez ici.

Vue d'une salle d'exposition plongée dans l'orange et remplie de vitrines et d'écrans de projection sur lesquels sont projetés des films.
Vue de la salle 1 sur le thème "Origine sensible" (Photo : Axel Killian)

La question des circonstances d’acquisition des biens culturels est au cœur des recherches de provenance. Il convient à cet effet de déterminer tout d’abord le type d’acquisition dont il s’agit. Dans le cas de cette tête en bronze du royaume du Bénin, celle-ci est évidente. La capitale du Royaume du Bénin fut attaquée et détruite par les troupes britanniques en 1897 lors d’une expédition dite punitive. Plus de 4000 objets en bronze et en ivoire ont été dérobés dont une grande partie a intégré les musées allemands. Le Museum für Natur- und Völkerkunde de l'époque a acheté la tête commémorative au magasin d'antiquités et d'armes britannique Fenton & Sons, qui revendait des bronzes volés au Royaume du Bénin. Le Nigéria demande la restitution de cet objet volé.

La Collection d’Ethnologie est favorable à la restitution des objets de collection illégalement acquis et dont le retour est souhaité. C’est dans ce sens qu’elle met à disposition de manière proactive des informations sur les objets provenant du Royaume du Bénin sur des plateformes appropriées telles que la "Base de données des bronzes du Bénin en Allemagne". 

L’histoire de la création des collections ethnologiques en Allemagne reste étroitement liée à la domination coloniale allemande. Ainsi, le colonialisme a permis pour la première fois la systématisation de l’acte de collecte. À cet égard, les musées puisaient dans un réseau d’acteurs allemands vivant dans les colonies ou liés aux contextes coloniaux. Ils les contactaient directement et sollicitaient de leur part des collections.

Ce suona, un instrument à vent en bois utilisé entre autres lors des cérémonies nuptiales et funéraires, a été offert au musée par Karl Dürr (1854 - 1919). Gouverneur adjoint de la ville de Tsingtau (Quingdao), il était en poste dans l’ancienne colonie allemande de Kiautschou, en Chine orientale. En 1898, les fondateurs du musée le sollicitent pour l‘acquisition d’objets à l’attention du musée. Demande à laquelle il répondit par plusieurs donations sans toutefois indiquer les circonstances d’acquisition de ces objets.

Quel est l’animal représenté sur cette couverture à boutons ? Quelle signification revêt-il pour les Haïdas ? Afin de répondre aux questions concernant le motif animalier, ici un crapaud, la Collection d’Ethnologie prit contact avec le Haida Gwaii Museum au Canada. Il s’ensuivit une coopération autour de la recherche de provenance de l’objet. Le tisserand haïda et responsable du rapatriement au Haida Gwaii Museum aay aay Albert Hans décrit ainsi la signification des couvertures à boutons :

« Elles ont été spécialement fabriquées pour être remises lors de potlatchs, et en échange, on payait avec des totems ou des canoës. Maintenant, elles nous montrent qui nous sommes en tant que tribu, avec nos motifs sur le dos. Aujourd'hui, ils sont remis aux élèves lors d'un événement que nous appelons Haida Grad. C'est là que nous fêtons la fin du lycée, avant que les élèves n'entrent au collège ou à l'université. [...] A cette occasion, les élèves reçoivent également leur nom haïda de la part de leur famille. »

Video-Datei
Couvertures à boutons de la nation Haida.
Julia Weder 2022, tous droits réservés

Pour l'exposition temporaire, la cinéaste haïda Julia Weder a tourné un film sur l'importance des couvertures à boutons pour les Haïdas d'aujourd'hui.

Une signification sensible - Quelles significations culturelles rendent-elles des objets sensibles ?

En raison de la signification culturelle propre qu’ils revêtent dans les sociétés d’origine, les objets peuvent être considérés comme sensibles, être soumis à des restrictions d’accès ou de protection particulière. Dans cette salle, diverses facettes liées à cette sensibilité culturelle respective des sociétés d’origine seront mises en lumière. Elles ont des conséquences importantes dans presque tous les domaines du travail muséal, tels que l’exposition, la médiation, la conservation et la recherche au sein des collections ethnologiques. La question de la signification culturelle amène le musée à revoir ses priorités de type strictement muséal vers un traitement éthique et respectueux de ces collections dans la perspective des sociétés d’origine. Cela signifie que le traitement de ces objets dans les musées doit tenir compte de leur importance dans les sociétés d’origine.

 

Les masques Redyo ont été confectionnés et utilisés pour et dans le cadre du rituel du warime. En-dehors de la cérémonie, ces masques étaient gardés secrets, à l’abri des regards des non-initiés. En raison des changements sociaux et des missions de christianisation dans la région, le warime n’est plus pratiqué et les masques, depuis les années 1980 déjà, ne sont plus fabriqués que dans le but d’être vendus. L’exclusion et les restrictions peuvent également s’appliquer à des personnes n’appartenant pas à la société d’origine, comme le personnel de musée. Cela a des conséquences considérables sur le travail des musées puisque ces normes culturelles singulières influencent les conditions dans lesquelles les objets dont l’accès est restreint peuvent être montrés, étudiés ou conservés d’une autre manière.

En tant que dépositaire des objets, le musée s’efforce de considérer les conceptions spécifiques aux cultures d’origine et d’en tenir compte. Il en va de même pour les pipes à tabac, qui peuvent être des objets sacrés. Fumer ces pipes est un acte sacré par lequel les chamanes entrent en contact avec le wakan tanka, une entité de pouvoir mystérieux qui réside en tout. Pour les Dakota, assembler les différents segments de la pipe constitue le début de la cérémonie. C’est pourquoi la pipe nécessite un mode de conservation et d’exposition particulier au musée : elle peut être regardée en toutes pièces mais pas assemblée.

Vue de la salle d'exposition avec les vitrines remplies, sur le mur se trouve un texte modulaire sur le thème "Quel pouvoir un objet peut-il avoir ?"
La deuxième salle de l'exposition temporaire est consacrée à la question "Quelles significations culturelles rendent-elles des objets sensibles ?" (Photo : Axel Killian)

Représentations sensibles et restes humains. Quelle responsabilité les musées ont-ils dans le traitement des restes humains et des représentations ?

C’est surtout par le passé que des restes humains et représentations d’êtres humains faisaient leur entrée dans les collections ethnologiques. Ainsi, à la fin du 19e et au début du 20e siècle, de considérables collections de photographies historiques ont été constituées souvent témoignant du contexte colonial dans lequel elles ont été créées. Des représentations humaines, appelées figurines ont également été réalisées, collectées et exposées en 3D. Outre les simples représentations, les musées se sont particulièrement intéressés aux restes humains. Bien que la Collection d’Ethnologie de Fribourg ne possède pas de collection anthropologique, elle renferme tout de même des restes humains. Il s’agit de corps humains non traités, traités ou conservés (momies) ainsi que des parties de ces corps. Une approche éthique et humaine dans la gestion de ces derniers est l’un des domaines de travail les plus sensibles du musée.

Les figurines grandeur nature donnaient aux visiteurs l’impression d’être face aux autres humains des lointaines contrées. C’est pourquoi les figurines et les dioramas étaient considérés en particulier au début du 20e siècle comme des attractions prisées dans les musées. Elles étaient créées sans modèle ou à l’image de personnes réelles. Le sculpteur Friedrich Meinecke (1878-1913), établi à Fribourg, a utilisé des photographies de l'anthropologue suisse Fritz Sarasin (1859-1942) pour réaliser la "Femme Wedda". Sans son consentement, cette personne individuelle est devenue un modèle anonyme.

Immobilisées dans le temps et l’espace, ces figurines constituent une représentation stéréotypée de l’être humain qui façonnent l’idée que les visiteurs de musée se faisaient de « l’Autre ».

De nombreuses photographies historiques documentent les contextes d'injustice et de violence dans lesquels les enregistrements ont été réalisés. Le portait montre Truganini, 65 ans, de l’île de Bruny, l’une des figures les plus célèbres de la résistance contre l’expulsion des Tasmaniens pas les colons blancs. Elle a longtemps été considérée comme la dernière survivante tasmanienne. C’est pour cette raison qu’elle a été photographiée en 1866 dans le cadre de l’exposition coloniale à Melbourne (Australie). Sa photo est devenue une preuve muséale d’une culture aborigène de Tasmanie disparue et a été considérée comme une documentation du génocide perpétré par les Européens en Tasmanie.

Une salle d'exposition qui présente des photographies historiques
Vue de la troisième salle de l'exposition (Photo : Axel Killian)